Jeudi 18 octobre 2012
L'odontologie gériatrique27/01/2012 au 16/06/2012
Cycle long en Parodontologie13/09/2012 au 14/09/2012
Accédez à l'implantologie par la pratiqueDans sa livraison de mai 2005, cahier 2, volume 26 aux pages 12 à 15, la revue CLINIC a reproduit les échanges très instructifs d´un débat qu´elle organisait sur le thème : « Quel exercice dentaire demain ? ».
Nous avons eu avec nos confrères Nicolas LEHMAN et Christian DECLOQUEMENT le privilège d´être conviés à ce débat, et nous avons pris un certain plaisir les uns et les autres à envisager un avenir moins sombre qu´on ne veut le dire à condition que ...
La Revue CLINIC nous a accordé le droit de reproduire l´intégralité de ces échanges. Qu´elle en soit ici remerciée.
Philippe Safar , Président d´honneur de la SOP
Christian Decloquement , Président du Cercle d´études odonto-stomatologiques des Hauts-de-Seine
Nicolas Lehmann , praticien lyonnais, responsable de rubrique à Clinic
Évoquer l´exercice de demain à travers les nombreuses évolutions en cours aujourd´hui - les formations initiale et continue, les attentes des patients, les normes et les contraintes réglementaires, la recherche de rentabilité, la démographie et la féminisation -, réfléchir sur la façon de se préparer à ces nouvelles donnes, tel était la double ambition de ce débat. Trois confrères, à des étapes différentes de leur vie professionnelle, confrontent leurs points de vue au cours d´échanges particulièrement instructifs...
La formation initiale prépare-t-elle dans les meilleures des conditions le praticien de demain ?
Philippe Safar : la formation initiale doit permettre aux étudiants d´apprendre les techniques qui sont validées et qui ont fait leur preuve. Et il faut pour cela que les enseignants dispensent des informations sans retenue. L´implantologie n´est par exemple enseignée qu´avec parcimonie à l´Université alors qu´il s´agit d´une technique aujourd´hui validée, ce qui n´était pas le cas il y a encore dix ans.
Nicolas Lehmann : j´ai effectivement ressenti une rétention d´information au cours de ma formation, à Lyon comme à Paris. Ce fut le cas en particulier dans les disciplines « nobles » comme la parodontologie, l´implantologie, la chirurgie et l´orthodontie.
Christian Decloquement : en fait, ces disciplines sont celles de praticiens qui exercent à titre exclusif dans le privé et qui veulent conserver leur clientèle. Or, la formation initiale ne doit pas laisser de côté certaines matières, comme l´orthodontie, mais au contraire couvrir l´ensemble de notre pratique.
Ph. Safar : il est quand même dommage que les praticiens soient obligés de prendre des cours payants et chers ou, pire encore, d´aller chercher l´information chez les fabricants !
Ch. Decloquement : et l´Université laisse faire car elle bénéficie financièrement des DU payants qui complètent la formation dans ces matières. Mais cela ne met pas les futurs praticiens en confiance. Pour ma part, je n´ai pratiquement pas fait de chirurgie pendant mes études et cela laisse des traces puisque, à regret, je n´en fais toujours pas. Je pense que les étudiants qui n´iront pas au-delà d´un certain cursus auront un exercice tronqué. Sans rapport avec la demande de la population.
Mais cette question soulève un autre problème. De plus en plus d´enseignants n´ont pas exercé dans le cadre de l´omnipratique. J´ai l´impression que l´on tend de plus en plus vers un enseignement théorique et moins pratique. D´ailleurs on voit spontanément les étudiants aller vers les enseignants cliniciens. J´espère que les stages de 5è année permettront de donner aux étudiants une ouverture en milieu privé.
Ph.S : on ne peut que crier casse-cou ! à l´Université si les enseignants deviennent de purs théoriciens coupés de la clinique.
N.L : un bon spécialiste doit avant tout être un bon omnipraticien et éventuellement avoir des correspondants auxquels demander de réaliser les soins qu´il maîtrise moins.
Ph. S : les étudiants doivent être conscients que leur formation est malheureusement limitée. Ils ont des armes pour se battre - le traitement des caries, le curetage, la pose d´une couronne-, mais il leur manque la stratégie, c´est-à-dire la gestion d´un plan de traitement. La 6e année n´atteint pas son objectif initial qui était de gérer les cas cliniques complexes. Or c´est là toute la richesse du métier. Un bon praticien généraliste observe une bouche dans son ensemble et pas seulement la dent pour laquelle le patient est venu le consulter. La formation initiale insuffisante laisse le champ libre aux fabricants. Les sociétés scientifiques doivent dès lors prendre la mesure du danger et assurer un relais immédiat en mettant en oeuvre des formations pour les étudiants sortant de Fac.
Ch.D : je dirai même qu´une formation continue totalement indépendante de l´industrie est nécessaire sans relever exclusivement de l´Université. Les sociétés scientifiques, officiellement reconnues, jouent un rôle important. Il est d´ailleurs du rôle des enseignants de montrer aux futurs praticiens qu´elle est nécessaire.
Ph.S : l´Université a les moyens de faire de la formation continue. Elle pourrait obtenir les financements, mais son gros handicap vient de ce que personne ne veut « retourner sur les bancs de l´école » !
N.L : on observe d´une manière générale que les jeunes attendent une dizaine d´années après le diplôme avant de participer aux sessions de formation continue.
Ch.D : les sessions de formation continue proposées par différents organismes conviennent-elles aux jeunes diplômés ? Il y a quelques années encore, la formation continue devait répondre à la demande de praticiens plus âgés qui n´étaient plus au fait des techniques. Il est peut-être nécessaire de modifier l´offre, de rehausser le niveau, pour prendre le relais immédiatement après la Fac.
Face à l´évolution du patient, de sa mentalité, le praticien doit-il adapter son exercice ?
Ch.D : le patient devient un consommateur. Il vient de plus en plus sans problème particulier. Nous n´avons pas l´habitude de ce type d´approche car nous sommes restés sur un schéma thérapeutique.
N.L : j´aborderais un autre aspect de la question. Aux Etats-Unis, en particulier avec l´explosion de la demande pour des soins d´esthétique, on a de plus en plus une obligation de résultat. Ne prenons-nous pas le même chemin en France avec des conflits et des passages devant les tribunaux si les résultats ne sont pas au rendez-vous ? Est-ce qu´on ne se dirige pas vers une relation différente entre le patient et le praticien ?
Ph.S : face à la pression des media et à la demande croissante d´explications de la part de patients de plus en plus informés, le praticien doit se sentir fort. La seule façon pour qu´il se sente fort est alors de se former pour s´appuyer sur la connaissance. Les conflits ne devraient pas prendre le dessus si le praticien a confiance en lui grâce à la formation continue, mais aussi s´il sait clairement informer son patient.
Ch.D : mon expérience au conseil de l´Ordre des Haut-de-Seine m´a appris que les conflits entre patients et praticiens n´allaient pas loin. 80% sont des conflits de rapport. «On ne m´a pas dit que... », reproche le patient. Une explication claire préalable suffit bien souvent à éviter le conflit. Si l´on veut absolument faire signer un document, il faut se limiter à une demi page d´explications en caractères gras et non pas, comme on le voit de temps en temps, présenter d´épais documents qui ne seront jamais lus.
Je crains plus une perte de relation de confiance entre le patient et son praticien. C´est d´ailleurs le cas chaque fois qu´un problème se pose. Lorsqu´on est certain de sa connaissance et que l´explication est clairement donnée, le problème ne doit pas apparaître.
Attention cependant à la tendance actuelle qui fait présenter des plans de traitement avec une arrière pensée financière !
Ph.S : l´assistante tient aussi un rôle déterminant. Si elle faillit dans l´accueil au moment de l´appel d´urgence, c´est le cabinet qui est en danger. Cette mission n´est peut-être pas assez valorisée.
C.D : dans le cabinet du futur, il paraît impensable de ne pas avoir d´assistante.
Comment le praticien pourra-t-il exercer face aux normes et réglementations qui envahissent le cabine dentaire ?
Ch.D : le plateau technique, qui regroupe toutes les contraintes d´hygiène et d´organisation du cabinet dentaire, devient une donnée de plus en plus importante pour l´exercice futur. Je pense qu´il est très difficile de posséder un plateau technique, qui réponde totalement aux normes, dans le cadre d´un exercice individuel. Ce qui sous-entend la multiplication de l´exercice en groupe.
N.L : je ne conçois pas de travailler seul pour des raisons financières, mais surtout parce que j´ai besoin d´échanger avec d´autres praticiens. A ce sujet, pouvez-vous me dire combien d´années d´exercice sont nécessaires pour être sûr de soi ?
Ph.S : on n´est jamais serein. Plus on vieillit, plus on doute !...
Mais pour revenir au sujet, la qualité, l´hygiène, la traçabilité, les normes de stérilisation et de radiographie ont provoqué la fermeture de nombreuses cliniques qui ne pouvaient pas suivre. L´évolution sera la même pour les cabinets dentaires. C´est par la contrainte et non par choix que le cabinet de groupe s´imposera dans les cinq ans à venir. Il deviendra nécessaire de travailler à deux, voire à trois, sur le même fauteuil pour limiter les coûts. Aujourd´hui, une certaine tolérance règne par rapport aux réglementations, mais on sent que cela ne durera pas, ne serait-ce que parce qu´on observe un transfert de la responsabilité vers les professionnels. Ce n´est plus la Direction générale de la santé ou le ministre qui sont en cause, mais les professionnels de santé s´ils ne respectent pas les normes.
N.L : cela fait peur de s´installer ! On se demande si l´on pourra s´en sortir financièrement, si l´on s´entendra avec son confrère...
Compte tenu de ces nouvelles conditions, la recherche de rentabilité ne va-t-elle pas transformer l´exercice ?
Ph.S : cette question ne m´effleure jamais. Je vais à mon cabinet avec enthousiasme et je veux en ressortir dans le même état d´esprit. La relation que j´ai avec mes patients est ma richesse et j´y tiens beaucoup. Je ne veux pas passer mon temps à rechercher un optimum de productivité.
N.L : moi aussi, je prends le temps de bien travailler. Mais avec les contraintes évoquées, pourrons-nous conserver cette qualité d´exercice ? Je pense particulièrement à tous les praticiens qui soignent des CMU. La notion de rentabilité va malheureusement prendre de l´importance. Toutes ces lois nous obligent à devenir des gestionnaires, même si cela ne nous intéresse pas.
Ph.S : entendons-nous bien ! Quand il s´agit de productivité dans ce cas, on perd la relation avec le patient.
Ch.D : une bonne organisation du cabinet est une nécessité parce que nos actes sont peu rémunérés et je ne pense pas, malgré les réformes, que l´enveloppe réservée au secteur dentaire augmentera. La baisse démographique face à une demande croissante de soins exige aussi cette organisation. Mais cette organisation, ou démarche qualité comme on l´appelle maintenant, doit toujours réserver une place privilégiée à la relation avec le patient. C´est la qualité de cette relation qui permet notamment d´éviter les conflits dont nous avons parlé.
Ne pensez-vous pas que la réforme de la nomenclature peut améliorer l´exercice ?
Ph.S : elle ne changera rien du tout. On transforme simplement les dénominations dans une enveloppe constante. Ce qu´on accorde sur un soin, on le reprend sur un autre. En fait, la CCAM ne donnera pas un plus grand confort de choix thérapeutique.
Ch.D : le risque est que tout devienne opposable.
N.L : c´est inquiétant car des actes qui doivent faire partie intégrante de notre thérapeutique ne sont pas pris en charge par l´assurance maladie. Dans l´esprit du patient, cela signifie qu´ils sont inutiles, voire que le praticien qui les propose est un voleur ! De son côté, le praticien pense qu´il ne peut pas exercer son métier selon les données acquises de la science. Cette situation explique que les jeunes évoquent de plus en plus le déconventionnement. Quels en sont pour vous les avantages et les inconvénients ?
Ch.D : cela ressemble à une solution de facilité. Mais n´oubliez pas qu´il y a un consommateur. Est-il prêt à ne plus être soutenu sur le plan social au moment de se faire soigner ? Je ne le pense pas. Ses cotisations sont élevées, il veut un retour.
Ph.S : le praticien qui veut vivre sereinement doit faire de la qualité et s´y tenir. C´est la sagesse. Il ne faut pas de compromis.Il ne faut pas se laisser tenter par des compromis. Peut-être n´est-il pas possible d´appliquer partout cette règle...
N.L : ne faut-il pas craindre le rôle croissant des mutuelles ?
Ph.S : il est inévitable, parce qu´une couronne coûte cher. Et les banquiers, comme les assureurs et les mutuelles, qui la financent s´y intéressent. Toute la profession est concernée par cette évolution.
Ch.D : le système imposé par les assurances sera beaucoup moins souple que celui des mutuelles. Les assureurs imposeront des résultats, des honoraires...
N.L : serons-nous donc encore longtemps des praticiens libéraux ?...
Vous parliez de l´évolution de la démographie professionnelle il y a quelques instants. Est-elle une chance pour le praticien de demain ?
Ph.S : avec la pénurie des praticiens, ceux qui exercent vont pouvoir sélectionner leurs patients et s´en tenir à une certaine qualité de travail. Les gens viendront dans votre cabinet parce qu´ils seront sûrs d´y trouver la qualité.
N.L : pour ma génération, l´aspect positif est aussi de pouvoir racheter un cabinet à prix abordable.
La féminisation de la profession a-t-elle des répercussions sur l´exercice ?
Ph.S : les répercussions sont très graves, à plusieurs niveaux, notamment parce que le numerus clausus n´a pas prévu que le quart des femmes diplômées sortaient du système. Et lorsqu´elles veulent revenir, 10 à 15 ans plus tard, aucune structure ne leur permet de remettre leurs compétences à jour.
Ch.D : dans ce cas précis, la formation continue n´est pas adaptée. Elle donne des connaissances, mais les travaux pratiques ne sont pas suffisants pour réapprendre les gestes quotidiens. Il faudrait qu´elles puissent aller dans les services cliniques. Pourquoi les personnes, qui ont un diplôme et veulent le conserver mais n´exercent pas, n´auraient-elle pas l´obligation de suivre régulièrement une formation continue ?
N.L : le cabinet de groupe permettra peut-être aux femmes de continuer à travailler avec des horaires réduits tout en élevant leurs enfants.
Mais après avoir évoqué tous ces sujets, j´aimerais vous demander : si vous aviez un conseil à donner à un jeune diplômé débutant dans la profession, quel serait-il ?
Ph.S : faire de la formation continue.
Ch.D : faire de l´omnipratique de spécialiste, c´est-à-dire savoir maîtriser toutes les facettes de notre profession pour pouvoir traiter globalement un patient. Puis savoir faire la part entre les patients que l´on peut traiter et ceux que l´on doit adresser à un confrère. Mais quand un patient fait confiance à un praticien, je ne pense pas qu´il demande à être véhiculé à droite et à gauche. Et puis, ne pas oublier que rien n´est jamais acquis en matière de connaissance.
Ph.S : en contrepartie, que nous conseilleriez-vous, à nous les anciens pour faciliter l´insertion des jeunes ?
N.L : nous dire votre expérience, vos difficultés, vos échecs et comment vous avez su rebondir. L´intérêt est justement de comprendre pourquoi on a commis une erreur à un moment précis.
Ch.D : je n´avais pas l´impression jusqu´à présent que l´expérience avait de l´importance pour les jeunes. Si tel est le cas, d´autres formes de formations continues pourraient être mises en place. Il existe des grands-messes et des travaux pratiques. Pourquoi ne pas instaurer des petits groupes de travail réunissant comme en Belgique, anciens et plus jeunes ?