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Primum non nocere

Philippe Milcent

11/01/2004

Que de choses il faut ignorer pour agir.

Paul VALERY







Le film était de Ken Russel et s´intitulait « Music Lover » . Il relatait, assez librement
d´ailleurs, la vie de Piotr Ilytch TCHAIKOVSKY.

Je garderai toujours en mémoire l´effroyable scène au cours de laquelle, enfant, il vit sa mère,
atteinte du choléra, être immergée dans une baignoire remplie d´eau bouillante, dans l´espoir
de brûler et de guérir sa peau malade. Elle y mourut ébouillantée dans d´atroces souffrances.



La maladie était terrible. Son traitement l´était encore plus.



Les exemples foisonnent dans l´histoire de la médecine : on amputait tout ce qui se nécrosait
ou était brisé, on brûlait, on cautérisait, on trépanait, on réalisait des transfusions sanguines de l´animal à l´homme, etc.

Lorsque l´on n'était pas si agressif, on était inutile ou illusoire : on purgeait, on collait des ventouses, on pratiquait des saignées pour un oui ou pour un non - et pas seulement chez MOLIERE-, on préparait des potions à base d´herbes ou de champignons dont on découvrait plus ou mois empiriquement les effets supposés ; on donnait des tisanes de toutes sortes et autres « remèdes de bonnes femmes ». En croyant traiter, et pour peu que ces traitements aient quelques effets superficiels, on cachait parfois le mal qui continuait ses méfaits. C´était déjà une forme de médecine symptomatique sans traitement étiologique. Les effets apparents cachaient le mal et son évolution.
Et, lorsqu´on n´était ni agressif, ni inutile, on subissait toutes les croyances et les tyrannies, religieuses ou non ; les envoûtements, les sortilèges et leurs antidotes, les exorcismes ; on essuyait toutes les influences obscures dont les sorciers avaient le secret ; on endurait le pouvoir, magique ou diabolique, des puissants.




Tout cela nous paraît aujourd´hui bien barbare, bien futile ou bien archaïque. Lorsqu´on ne rit pas d´un rire salvateur et méprisant de ces remèdes, on qualifie volontiers leurs auteurs d´êtres cruels, de sauvages, ou au mieux d´ignorants.

C´est aller un peu vite !

Nous manquons singulièrement de modestie. N´oublions pas que les vérités d´hier sont des erreurs aujourd´hui. Par conséquent et sans grand risque de se tromper, les vérités d´aujourd´hui seront des erreurs demain. Qu´en est-il aujourd´hui ?

Nous avons encore nos médecines agressives, nos médecines inutiles ou nos médecines sous influence.
Face aux cancers, ce grand fléau moderne, les chimiothérapies, radiothérapies, chirurgies résectrices et autres amputations, ne sont-elles pas, parfois, pires que le mal ? On sait parfaitement que certains patients meurent de traitements trop lourds. Il y a, revenu du Viêt-Nam avant l´été dernier, ce médecin cardiologue atteint du S.R.A.S. Déjà très malade, il a été longuement hospitalisé. Il est mort au bout de quelques mois, guéri de son syndrome respiratoire aigu sévère, mais... épuisé par le traitement. Il y a toute cette médecine invasive et tellement délétère que l´on ne sait plus de quoi est mort le malade.



On me dira que certains traitements, même désespérés, même avec un pronostic très sombre, permettent de maintenir au moins un peu d´espoir, permettent de ne pas abandonner, parce que « on ne sait jamais », parce que « on n´a pas le droit » de ne pas tout tenter; ces traitements (acharnement thérapeutique ?) maintiennent les patients en vie encore quelque temps, assurément. Mais cette vie ne s´apparente-elle pas singulièrement à la minute de sursis, vous savez : « encore une minute monsieur le bourreau » que demandait Marie-Antoinette sur l´échafaud ? On me dira alors, que cette pensée émane d´un homme sain et que malade, je réclamerai cette minute. Mais mon Moi malade est-il encore mon Moi ?



Je ne parle pas des impondérables comme les infections nosocomiales, c´est un autre problème ; ni des erreurs médicales que l´on classe dans les erreurs humaines (peut-on me donner la définition d´une erreur qui ne serait pas humaine ?), des accidents comme ceux relatifs à l´anesthésie, ni de tout ce qui peut arriver parce que « la faute à pas de chance » cela existe. Tous ces événements font partie des calamités ou des aléas thérapeutiques qui, quelle que soit la responsabilité avérée ou non de leurs auteurs, quelle que soit la culpabilité reconnue ou non des praticiens qui en sont la cause, appartiennent aux incontournables revers de la vie et de nos actions.



Nous avons aussi nos saignées contemporaines et notre lot d´obscurantisme. Il y a les médecines douces. Au fait, comment se nomme une médecine qui n´est pas douce : une médecine dure ? Assurément, ces médecines dites douces n´ont pas d´effets secondaires indésirables. Mais, ont-elle seulement des effets ? Toutes ces etio-, ostéo-, homéo-, musico-, thalasso, et autres nombrilo-thérapies sont surtout des effets de mode ; ou l´expression de la recherche désespérée du traitement miracle ; ou tout simplement la quête du gourou, homme providentiel, qui consacre à « ses » malades et à leur pauvre petit Moi, plus de temps et d´écoute que les médecins modernes pris au piège de la haute technicité d´une part et des impératifs économiques, sociaux, juridiques et administratifs d´autre part.



Et enfin, nous avons toujours et encore nos pressions et nos envoûtements : ils sont aujourd´hui politiques, économiques, marchands. A-t-on par exemple une totale liberté dans nos actes thérapeutiques ou dans nos prescriptions, lorsque nous connaissons le pouvoir des lobbies que représentent certains grands laboratoires pharmaceutiques ou marchands de matériel ; lorsque nous découvrons chaque jour le cadre de moins en moins libre, de moins en moins responsable dans lequel les pouvoirs publics et leur insatiable recherche hégémonique, nous enferment.



On peut dès lors se demander si, l´abstention thérapeutique ne serait pas préférable, dans les cas extrêmes et graves ou dans leur antithèse, les « fausses » maladies, dont il faut rechercher la cause dans un certain mal de vivre et la réponse, ailleurs que chez le thérapeute. Devons nous tout médicaliser ?

Mais, nous avons la culture du traitement. Cela constitue même l`essence de notre éducation professionnelle. Nous avons appris qu´il fallait diagnostiquer, nommer, étiqueter, classifier les maladies et ensuite, qu´il fallait absolument les soigner. Nous sommes formés (déformés ? ) pour cela. Nous refusons dans tous les cas, la sagesse de l´acceptation de notre condition humaine ; cette sagesse qui doit, parfois, nous faire renoncer.

Nous savons bien sûr que les traitements sont iatrogènes, qu´ils ont leurs effets secondaires indésirables et, nous nous en accommodons. Mais mesurons-nous toujours et à chaque geste l´importance de ces effets collatéraux ?



On peut alors s´interroger sur la nécessité d´intervenir, lorsque cette nécessité est justifiable sinon justifié par un intérêt autre que commercial ou juridique. Il ne s´agit pas de nier les formidables progrès de la médecine. Notre santé et notre durée de vie ne cessent de s´améliorer, en partie grâce à nos thérapeutiques. On peut seulement se demander à chaque geste, en médecine générale, en médecine spécialisée ou en médecine dentaire : est-ce que je rends réellement service à mon patient ? Est-ce qu´un traitement moins lourd, même moins « académique » ne serait pas préférable ?
Et surtout, est-ce que le levier n´est pas plus lourd que la charge ?

Société
Odontologique
de Paris

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