MACSF 2012 #2
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Ce pourquoi je bosse

11/09/2005

En m'étirant nonchalamment ce matin à mon réveil, je me fais la réflexion, qu'il serait temps que je me bouge un peu. Les années aidant, mon corps ne fonctionne plus aussi bien, et quelques inquiétants craquements dans mes articulations viennent me rappeler, que mes premiers printemps sont désormais loin derrière, et que l'hiver du troisième age ne devrait plus tarder à se faire réellement sentir, jusqu'à la chute finale que je me souhaite encore debout.

Je me disais donc, qu'il fallait que je me bouge. Pour celà, j'ai le choix entre chausser une paire de chaussures de sport et un survêtement, pour aller courir dans le bois que j'ai l'heur d'avoir tout proche de mon domicile, ou m'équiper de ces appareils de fitness qui font le bonheur des démonstrateurs de téléachat.

Téléachat. Voilà une bonne activité pour la matinée. Pas besoin de quitter mon lit, si ce n'est pour quérir sur le petit bout de plastique estampillé d'une grande banque impliquée bien malgré moi dans certains scandales financiers, le numéro qui ouvre les portes des délices du paradis du consommateur averti, je veux dire mon numéro de carte bleue.

Je me lève donc pour le sortir de mon portefeuille sis dans une des poches de ma veste négligemment jetée sur le canapé du salon, au grand dam de madame, et une idée suivant l'autre, je me souviens alors que ma remise en forme peut bien attendre. Mon cabinet risque à tout moment la rupture de stock sur bien des références de produits et consommables. Bref, je dois réapprovisionner mes armoires, sous peine de cessation de travail prochaine.

Cette tâche ingrate, que d'aucuns délèguent sans réticence à leur assistante et que je me jure une fois de plus d'en faire autant, est déjà programmée depuis plusieurs semaines. J'ai à cet effet rapporté de mon cabinet, une tonne de catalogues et publicités associées, abandonnés dans un coin de mon salon dans une mallette idoine.

Un café vite avalé, je me mets donc à la tâche, les idées encore embrumées par quelques traces de sommeil. Je sors ces véritables encyclopédies du produit dentaire, décidé à emboliser la table du salon le temps qu'il faut pour établir une liste exhaustive des produits à commander, depuis l'indispensable jusqu'au parfaitement inutile auquel je succombe régulièrement en me disant, que je serais peut-être bien avisé d'essayer ce machin génial que Géotrouvetou n'aurait pas renié.

Sortir les catalogues dentaires est en soit un excellent exercice matinal, vu le poids de chacun d'eux. Ce qui finit de me donner bonne conscience, eu égard au zapping que je viens d'opérer sur les bonnes résolutions de cette journée. Les énormes volumes sortis, c'est au tour des publicités volantes dérivées des catalogues pesants sus-mentionnés, mais qui présentent l'avantage non négligeable, en théorie du moins, d'être plus légères aussi sur la ponction opérée sur mon compte en banque, grâce aux réductions en tout genre qu'elles sont susceptibles de proposer. En théorie vous dis-je, car pour atteindre le nirvana des prix, il faut souvent acheter par cent, ce qu'on achète habituellement à l'unité.

Et c'est là qu'un de ces, comment dirais-je, support publicitaire, interpelle mon oeil. Une table de fitness, des baladeurs MP3 d'un modèle très prisé par nos jeunes têtes blondes et de différentes couleurs à la mode, ainsi qu'un VTT au cadre renforcé, sont ainsi exposés en première page, attirant irrésistiblement le regard. Me serais-je trompé en ramassant par erreur le flyer du supermarché situé à un carrefour proche ? Que nenni. Dans un coin de la première de couverture, la promotion d'une boîte de verres ionomères d'une marque japonaise qui rappelle le nom du plus célèbre volcan des iles nippones, lève mes doutes sur l'origine dudit support publicitaire.

Il s'agit bien d'un catalogue dentaire. Indubitablement. Intrigué, je me mets à feuilleter ce qui apparaît comme la caverne d'Ali Baba, tombant ainsi au fil des pages sur des offres plus alléchantes les unes que les autres. Voyez donc, un baladeur dernier cri estampillé d'une célèbre marque de pommes informatiques, pour... Pour quoi au fait ? Onze recharges de tenons. Mais si vous le voulez sous forme de clef USB, ledit baladeur, ce sont des gants qu'il vous faudra acquérir. Comme les masques, qui vous équiperont d'une ménagère avec des "couteaux parfaits barbecue". Je passe sur la cafetière que les précelles qui vous manquaient depuis si longtemps, vous permettront sans bourse délier, d'accéder aux joies d'un café italien bien serré.

Mais le clou, j'y arrive. Poursuivant ma quête de produits, je tombe sur des pages qui me ramènent inexorablement vers mes bonnes décisions matinales. Rien à faire, je n'y couperai pas, je dois me bouger. Pensez donc, pleines pages, s'étalent devant moi les plus beaux appareils à se faire du bien, je veux dire un rameur à freinage magnétique à entraînement par sangle, et un vélo d'appartement au même mode de fonctionnement. Norme EN 957 classe H s'il vous plait. Et attendez, j'oublie le tapis roulant magnétique et le banc de musculation qui complètent la panoplie de la parfaite remise en forme. Tout cela, voyez vous pour seulement des brossettes (beaucoup), des gants (pas mal non plus) ou des têtières (un wagon entier).

À ce stade il me vient une réflexion pour le moins surprenante. Je travaille au cabinet à longueur de journée pour pouvoir m'offrir ces objets du désir, qui tiennent du superflu, donc absolument indispensables. Je fais des trous, les rebouche, en fais d'autres toujours pour les reboucher, dent après dent pour accéder au confort d'un compte bancaire suffisamment garni pour ne pas à avoir à solliciter d'emprunt pour m'offrir ces merveilleux appareils supposés me garder une forme olympique jusqu'à mon dernier souffle.

Et ne voilà-t-il pas qu'une société animée des meilleures intentions, vient me proposer d'avoir en cadeau, ce que normalement, j'aurais dû acheter en dépensant mon argent durement gagné. À quoi servent donc mes trous et mes rebouchages permanents ? À quoi sert mon travail ?

Dure réflexion ! Sur cette pensée profonde, je me replonge avec délectation dans ces pages de produits dits dentaires. Tiens une tenue de plongée - un container de pâtes à empreintes - , et le billet pour les îles Maldives qui va avec, - pour seulement un trente-huit tonnes d'alginates -. Et pourquoi pas les bagages en cuir surpiqué de qualité supérieure qui contiendront aisément les affaires nécessaires à ce périple, un maillot et un T-shirt ? Ils sont à vous pour quelques gants, disons ... l'usine. Certes encore des gants, mais où vais-je les mettre. C'est qu'il faut que je les consomme maintenant ces satanés gants, et pour les consommer, il faut que je bosse. Mais pourquoi bosserais-je, puisqu'on m'a déjà offert ce pourquoi je bosse ?

Pas moyen d'en sortir...

Je me remets au lit. Le cabinet peut bien attendre ... je n'ai plus besoin de travailler !

L'auteur qui signe ici sous un pseudo, est un contributeur assidu d'Eugenol, le forum dentaire. Vous pouvez y lire les chroniques qu'il y commet régulièrement.

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