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« On a placé l'humain au service de la technique »

« On a placé l'humain au service de la technique »

Grand entretien avec Roland Gori, Pr de psychopathologie et psychanalyste

Novembre 2017

Entretien avec Roland GORI,

Professeur émérite de psychopathologie clinique à l'université d'Aix-Marseille, Psychanaliste       


 

Nos actes professionnels sont évalués sur la base d’une tarification à l’acte : la CCAM.

Cela vous inspire quelle réflexion ?

Si je choisissais une réponse brutale, je dirais que cette évaluation privilégie l’aspect technique et renvoie à une vision néolibérale du monde qui aboutit à une prolétarisation des métiers. Nous sommes ainsi assujettis à des dispositifs d’évaluation très quantitatifs, très protocolaires et très formels dans le cadre desquels nous perdons une grande partie de notre capacité de réflexion.

 

Que signifie ce concept de « prolétarisation » ?

Telle que l’a définie le jeune Karl Marx, la prolétarisation se généralise à l’ensemble de l’existence.

Il ne s’agit pas seulement de la perte des conditions matérielles d’existence : c’est aussi la perte des savoir-faire, des savoir-être et des savoirs. Ils sont confisqués par le mode d’emploi de la machine.

Simone Weil disait : « On se résigne à nourrir les hommes pour qu’ils servent les machines ».

  

Comme s’opère ce basculement ?

Tout se passe comme si le mode de décision se trouvait transféré de l’être de l’ouvrier vers le mode d’emploi de la machine qui lui prescrit des modes de comportement fragmentés.

C’est le Charlot des temps modernes. Il est prolétarisé sur le lieu de travail, mais il intériorise aussi les modes de comportement au point qu’il en vient à visser les tétons des femmes !

C’est donc l’extension dans l’existence d’une modalité d’être qui prévaut dans le travail. Cette taylorisation aboutit à une pulvérisation de la notion de métier. L’Ubérisation est une extension hyperbolique de ce qui se passait dans le travail taylorisé.

Entretien avec Roland Gori, professeur émérite de psychopathologie clinique à l’université d’Aix-Marseille, psychanalyste

 

C’est en quelque sorte déshumanisant ?

Oui. Taylor annonce la couleur dès 1911.

Auparavant, l’homme était au centre de tout. Maintenant, ce sera le système. Plus encore, le taylorisme est un antihumanisme : les lois de l’économie, l’ordre social sont de Nature et on ne peut s’y soustraire.

Cette taylorisation des milieux ouvriers s’est étendue à tous les métiers.

Je l’avais écrit dès 2008. Tous les métiers ayant une composante artistique ou artisanale ont été recomposés à la mode taylorienne par des machines immatérielles qui prescrivent des procédures, des protocoles. Elles sont tout aussi contraignantes que les automatismes mécaniques. La conséquence en est que la valeur n’est plus donnée par la qualité mais par la quantité mise au service d’une vision néolibérale du monde.

À partir de ce moment, ne va compter que ce qui peut être converti en langage technique. Il existe donc une affinité élective entre la numérisation du monde et le prix. Et le langage du calcul entre plus facilement en affinité avec la pensée des affaires qu’avec la critique. Les actes sont calculés en fonction de modules techniques – c’est la base de la CCAM –, et tout le reste est sans valeur car non pris en compte dans l’acte.

 

À quoi aboutit cet antihumanisme ? 

Selon Karl Marx, « On se produit en produisant » et, donc, on produit un type d’humanité. La technique contribue à l’obsolescence de l’homme. Je ne dis pas que la technique est mauvaise en soi, elle participe à l’émancipation de l’homme, améliore le confort et la communication humaine.

Mais à l’heure actuelle, elle constitue un dispositif de soumission sociale, une fabrique de « servitude volontaire » – comme aurait dit La Boétie – puisque les instruments sont des décisions prises à l’avance. Cette transformation dans la nature du savoir aboutit à un changement considérable dans nos pratiques professionnelles et existentielles, car on a de plus en plus tendance à considérer que ce qui n’est pas  quantifiable est sans valeur.

À notre insu, s’insinue un utilitarisme moral. Cette manière de « manager » les humains, les professionnels, y compris dans les services publics, débouche sur la loi organique relative aux lois de finances (LOLF) qui casse la notion de service public et de mission au profit de service à vocation commerciale. Nous devenons tous des auto entrepreneurs !

 

Quel impact cela a-t-il appliqué au monde de la santé ?

Ce changement d’habitus va jusqu’à changer la hiérarchie des spécialités médicales : l’urologie renégocie les salaires à la hausse, ce qui est impossible à la médecine physique. Cela va dévaloriser la clinique au profit de la technique et changer les lieux de savoirs de la filière hospitalo-universitaire.

Plus largement, ce changement va favoriser la recherche d’une solution technique à tout problème quel qu’il soit : psychologique, social, moral ou politique. Tous nos dispositifs d’évaluation ont pour effet de nous faire participer à cette colonisation des moeurs et des manières de penser.

Le néolibéralisme est une conception philosophique qui consiste à penser qu’aucun des problèmes que nous rencontrons ne puisse s’exempter d’une analyse et d’un traitement économique.

La technique est formidable, mais on a placé l’humain au service de la technique.

 

Du coup, cette rationalité technique est-elle raisonnable ?

Oui, d’une certaine manière ! Bien sûr, elle participe à la construction des savoirs scientifiques et s’inscrit dans la lignée des lumières.

Le « Aies l’audace de savoir, ne te fies qu’à ta raison critique et à ta morale », c’est l’émancipation selon Kant. Mais cette illusion selon laquelle le savoir libère s’est heurtée dès la fin du XIXe  siècle, avec la deuxième révolution industrielle, aux logiques de la production et de l’organisation du travail.

Alors, ce message s’est révélé une hypocrisie car il ne parvient à concerner qu’une partie infime de la population. Il est donc mis en faillite par l’ère des masses. D’où l’émergence, à cette même époque et pour répondre à un vide, des sciences sociales :

la sociologie de Durkheim, la psychologie sociale avec Tarde, la psychologie des foules de Lebon, la psychanalyse avec Freud, qui mettent en évidence que le sujet ne se gouverne pas lui-même (1) , qu’il est pris par de lois sociales et économiques, mais aussi déterminé par des lois psychologiques, écologiques, génétiques etc. Il est tout sauf autonome.

C’est à ce moment de l’histoire que l’on revient sur l’idée de l’autonomie de la volonté et de la liberté. Face à la « terreur rationnelle » – un mot de Camus – selon lequel tout réel est rationnel et tout rationnel est réel, on risque de faire l’impasse du droit à la pensée, à celui de l’humanité c’est-à-dire le rêve, la fantaisie, l’imagination, la morale par rapport à autrui, la politique et la spiritualité qui englobe la religion (2). 

 

Mais alors, comment redonner un sens à la relation de soin ?

Face à l’attitude consumériste des patients et à la participation soumise des praticiens par le biais de stratégies opportunistes, il est temps de se demander comment nous en sommes arrivés là. Pour Bernard Maris, l’économisme enterre les idéaux du libéralisme, et le néolibéralisme est la mort du libéralisme.

Pour redonner un sens à la relation de soin, il faut que l’on nous redonne le moyen de penser et de décider ensemble et que soit reconnue une dimension politique et psychologique à nos métiers.

Cela permettra de prendre le temps de parler et de penser. Ne pas oublier ce que disait Jean-François Lyotard : « Dans un univers où le succès est de gagner du temps, penser n’a qu’un seul défaut, mais incorrigible, celui d’en faire perdre ».

Et cela encore : « Ce n’est pas le travail à la chaîne qui produit l’uniformité de la pensée mais c’est la standardisation de la pensée qui a permis à la chaîne d’exister. »

 

 

Propos recueillis par Marc Roché 

(1) L’individu ingouvernable, LLL éditeur, 2016

(2) Un monde sans esprit, LLL éditeur, 2017

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